Night divides the day,
Day destroys the night,
Try to run, try to hide...
Le générique du film d'animation de Tim Burton et Henry Selick s'ouvre sur la succession d'images assez enlevées au gré d'une musique à l'atmosphère féérique et mystérieuse de la confection d'une poupée de chiffon. En effet, une poupée est décousue et entièrement refaite autrement, avec des yeux en boutons à coudre, des fils de laine pour des cheveux bleus, bottes et imperméable jaune par de grandes aiguilles agiles, fines et longues qui semblent quasi mécaniques de savoir-faire et technicité.
Coraline Jones est une petite fille qui vient d'emménager au Pink Palace avec ses parents écrivains, spécialisés en méthode de jardinage tout en ayant cure de la vie végétale, et très occupés.
Si occupés qu'elle ne se sent pas être là, pas vraiment exister. Coraline et "non pas Caroline", se sent seule et s'ennuie, aussi elle part à la découverte de son nouvel environnement dans lequel un jeune ami de même génération surnommé et dénommé "Padbol" l'accompagne au gré d'aventures délirantes.
Au Pink Palace vit un homme de cirque russe M. Bobinsky, ancien acrobate, abîmé par l'alcool, explique les parents de la jeune héroïne à celle-ci et deux sœurs dames âgées, anciennement artistes de cabaret aux habitudes ésotériques et chichiteuses Forcible et Spink.
Coraline voudrait partager des activités avec ses parents mais il est indéniable que ses requêtes et sa présence les dérangent : ils sont trop occupés. A tel point du reste que les dîners sont un festival de négligence et de nourriture fort peu ragoutante dans les assiettes de la nouvelle maisonnée.
Coraline quelque peu frustrée de se trouver sans occupation dans ce trou perdu, tout en ayant une attitude d'agacement prononcé à son encontre, se lie relativement avec le jeune Padbol qui lui explique que sa grand-mère ayant vécu dans ce Pink Palace étant petite lui a interdit d'y entrer, décrétant le lieu maudit et dangereux. Ceci n'empêchant notre jeune malchanceux d'offrir à sa nouvelle amie, pour ne pas dire la seule, Coraline, une poupée de chiffon curieusement semblable à la petite fille avec ses cheveux bleus, son imperméable jaune et ses bottes, qu'il a trouvé dans une malle aux vieilles affaires de sa grand-mère.
Par ailleurs, un chat noir toujours dans les environs des deux enfants semble suivre leurs aventures de très près sur le mode d'un miaulement aux allures si plaintives et chétives que Coraline ne le prend guère au sérieux. Enfin, la découverte d'une petite porte dérobée dans la pièce du séjour, de petite taille à en évoquer les portes que Lewis Carroll offre au parcours d'Alice au Pays des Merveilles, achève d'attiser une curiosité et une appétance frustrée de la petite fille qui si elle obtient la clé de sa mère et l'autorisation de déchirer le papier peint au pourtour de la porte, n'y découvre, très déçue, qu'un mur de briques rouges opposant une fin de non recevoir semblant s'inscrire en écho à toutes les demandes formulées précédemment de notre jeune héroïne.
D'accord, d'accord tout ceci, penserez-vous peut-être, mais en quoi cela peut-il former un préalable nécessaire à des aventures intéressantes?
Eh bien c'est que ce n'est pas ici que l'histoire commence car ceci n'en est que l'arrière-plan, qui certes, comme tout contexte, a une importance certaine, mais c'est maintenant que Coraline va se coucher dans sa nouvelle chambre après avoir partagé un pitoyable dîner avec ses parents que tout va s'enchaîner...
Coraline après avoir posé sa nouvelle poupée, qui désormais ne la quittera plus, sur la chaise face à son lit et avoir salué ses amis en photographie sur sa table de nuit, se couche et s'endort.
Alors qu'elle s'est assoupie quelques petites souris amusantes et agréables l'éveillent par leurs petits couinements et elle se lève s'empressant de les rejoindre dans le séjour en direction de la porte dérobée..
Ouvrant celle-ci voici qu'elle découvre un passage, un tunnel vers un monde inconnu, un nouveau, un autre. Elle suit ce passage à quatre pattes et pousse l'autre porte pour découvrir au-delà d'un autre univers, sien mais différent. Le monde dans lequel arrive Coraline est le sien mais autre, le même sans le même, parallèle en quelque sorte. Ici les choses et les personnages sont à la fois les mêmes et autres. Il y a là son "autre mère", son "autre père", son "autre maison", son "autre chambre", son "autre jardin"...
Il y va de quelque chose d’idéel/idéal dans ce monde parallèle et symétrique. Sa mère est attentionnée et dévouée, son père curieux, ouvert et coloré en lieu et place du gris qui ternit et son allure et sa pensée. Les dîners sont festifs et succulents, le foyer regorge de chaleur et de belles surprises. La différence, notoire du reste, est l’absence de regard des autres parents car leurs yeux sont en bouton. Chaque journée qui s’écoule rejette la petite fille dans l’attente de l’étreinte de ce nouveau monde de merveilles qui lui sont siennes. Chaque nuit marque une nouvelle échappée par le biais onirique dans un monde refait et reconstitué en démarcation d’un certain sordide du réel. Un réel dans lequel elle ne sent pas exister, dans lequel elle serait relativement transparente, invisible, ni vue ni regardée. Ici, au moins, elle n’est pas regardée mais tout semble à concourir à ce qu’elle paraisse être vue. Dans ce monde symétrique et parallèle aux délices sans fin d’un quotidien renouvelé et réinterprété, les personnages même les plus dépouillés par la vacuité du quotidien ordinaire et vulgarisant, revêtent une importance et une propension à l’acheminement du sens assez colossales. M. Bobinsky se révèle comme ce qu’il est d’extraordinaire acrobate et magicien de cirque et les sœurs Forcible et Spink de formidables artistes de music-hall, allant jusqu’à cette superbe parabole de l’abandon de leur vieille peau au profit de la résurgence de ce qui jamais ne les quitta en tant qu’artistes, la jeunesse et la beauté. Quant au jeune compagnon de jeux, Padbol, il est là lui aussi, yeux en boutons et bouche cousue.
Un soir après une journée dans l’aridité du réel et le gris, le terne de la suroccupation de ses parents, d’une mère quoique inquiète incapable de se rendre présente ou disponible dans l’instant, Coraline est excessivement pressée de rejoindre son nouvel univers, dans lequel elle occupe la place centrale. Car, il faut bien le dire, en toute petite fille réside la place unique et singulière d’une présence exceptionnelle; en effet, laquelle ne s’inscrit-elle pas comme la petite princesse particulière de quelqu’un? Aussi Coraline Jones dans un ultime sursaut d’excès de désespoir et de colère contre ce monde-là dans lequel elle n’est pas, se précipite dans le tunnel de l’entre-deux mondes pour y rejoindre son "autre mère".
Celle-ci l’attend comme toujours à force victuailles exquises et démonstrations de chaleur trop surhumaine pour ne point paraître suspectes. Le père quant à lui, gentil mais quelque peu en retrait face à la mère, semble astreint au silence par celle-ci. Coraline réconfortée par ses nouveaux repères retrouvés et les mets délicieux qu’on lui a servis, se voit alors proposer la chose suivante. Elle peut rester dans ce monde à jamais, il ne tient qu’à elle lui indique-t-on, à la seule et au final peu signifiante condition, qu’elle y consente par la symbolique d’un geste, d’un rituel. Sa mère lui tend une boîte désignant là le moyen et le sceau de l’acceptation. Dans cette boîte deux boutons et une aiguille.
Il suffit en effet à l’enfant de se coudre les boutons en place de ses yeux afin de faire évoluer son regard sur le réel des choses et désormais elle appartiendrait à ce monde-ci pour toujours.
Ici, c’est le cas de le dire, en dépit de l’effet persistant de maintes douceurs et sucreries sous formes diverses et variées, Coraline ouvre les yeux à défaut de les coudre et s’inquiète considérablement de la proposition. D’autant plus que son autre mère tend à lui affirmer que la chose, l’acte, est indolore. Simulant le besoin de réflexion, Coraline demande à se coucher, persuadée de pouvoir se réveiller dans sa chambre du sordide et du gris le lendemain matin.
Oui mais voilà! Elle s’éveille dans sa chambre de rêve, toujours prisonnière de son autre monde. Après moult ruses et à l’aide du chat noir, parabole d'un certain autre Chafouin carrollien, qui se révèle dans ce monde parallèle non seulement doté de parole mais aussi de pensée, elle parviendra à s’échapper une première fois mais pour que ne mieux devoir y revenir pour affronter celle qui se révèle n’être rien d’autre qu’une horrible sorcière dévoreuse d’âme d’enfants par le biais de l’amour maternel.
Belle symbolique du personnage que celle d’une mère aimante et couveuse, un peu trop même, qui se dévoile de nourricière à dévoreuse, de génératrice à destructrice, de créatrice à castratrice. Ici, le principe est celui de l’amour qui dévore.
A noter qu'au fur et à mesure de ces passages d'épreuves initiatiques, le monde idéel/idéal qu'elle semblait avoir trouvé, non seulement s'effrite, mais plus encore, dévoile sa terrible antinomie d'avec le bien-être dont il semblait ressortir : tout n'y est que brèches, sordide et failles abyssales, à commencer par cette Mère idéalisée, dont l'on saisit tout à coup la séculaire tradition faisant osciller son statut de fée à sorcière, de maman à marâtre, de bonne à mauvaise. Le plus inquiétant étant sans doute au demeurant que la coexistence de ces différents aspects ne puissent être évitée..
D’ailleurs le visuel superbe et très léché n’est pas en reste lors de la transformation progressive de cette sympathique Maman aux yeux en bouton qui peu à peu s’allonge, devient mante religieuse, arachnide et enfin métallique, dotée d’aiguilles et de crochets en lieu et place de doigts. Par ailleurs, ce visage rond et sécurisant s’allonge et devient macabre, blafard, squelettique, portant sur lui les stigmates de la mort la plus décharnée qui soit, offrant le superbe spectacle réussi et mené à son terme de la mère devenue mort, de la vie devenue dégénérescence, de la chair devenue macabre..
Le beau, le bon, le doux et le chaleureux devient le laid, le mauvais et le froid désincarné autant que diamétralement, la "vraie maman" dans le monde gris, terne et sans lumière du quotidien, du diurne, est aussi absente qu'incarnée.
Quant aux subtilités des retournements divers de situation pour se sortir de cette terrible situation créée par le désir lui-même de l’enfant, il faut le laisser découvrir à qui irait voir ce très beau film d’animation sur écran car, on ne divulgue jamais les rebondissements et trames d’une histoire à suspense parachevée.
La réussite également dans ce film, outre la trame véritablement ficelée de main de chef est bien évidemment le conte de Gaiman dont se sont inspirés les réalisateurs. C’est là outre un véridique conte de fées, un conte initiatique dans toute la largeur signifiante de la chose. Une lecture à l'envers peut-être d'une nouvelle Alice au Pays des dé-Merveilles..
La leçon du conte? Apprendre à en découdre avec le regard, suis-je tentée de poser. Un regard qui n'a rien d'évident, rien de gracieux, rien de bon à offrir dès lors qu'il est ostensiblement jeté sur l'écueil du réel. Un regard qui aime se faire plaisir et se faire croire que ce qu'il voudrait voir est ce qu'il voit et ne veut pas s'accepter dans sa complexion simplifiée de devoir se dire l'inanité d'un certain désert du réel défantasmé. Enfin, un moment assez dense à partager avec une jeune âme éprise de belles histoires et en âge d'avidité initiatique. Sans nul doute, pour le plaisir des yeux et de l'âme, voici un film à regarder..